Designons la ville ! Place et potentiel du designer dans la fabrication de la ville

« Dans une période où les Français sont ombrageux, nous avons souhaité organiser cette manifestation pour parler de choses qui fonctionnent, de succès et de projets d’avenir ». Dans leur mot de bienvenue, les organisateurs donnent le ton : l’ID Summit veut s’affirme comme un temps où l’optimisme et l’audace ne laisseront pas de place à un discours morose.
Les premières rencontres internationales de l’Industrie et du Design se veulent un moment d’échanges entre designers, industriels, directeurs d’école de design ou encore élus sur l’importance du design dans la capacité à innover ou encore à créer de la valeur dans la conception de nouveaux produits.
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Urbaniste parmi les designers, je profite alors de cet événement pour interroger les professionnels du design sur leur intérêt pour la ville. Que peut faire le design pour changer la ville ? Petit tour de réflexion sur la place du design dans le champ de l’aménagement, entre interventions et rencontres avec divers participants.

Le design, une nouvelle manière d’innover

Les multiples interventions de cette journée permettent une compréhension des enjeux et de l’intérêt du design dans le domaine de l’industrie, mais les discours semblent dépasser ce seul domaine d’intervention pour aller vers une définition plus large du design comme moyen d’action… Et comme moyen d’innovation.

Qu’il s’agisse de la première table ronde, consacrée à la place du design dans l’innovation, ou des autres intervenants de l’ID Summit, tous s’accordent à définir le design comme une démarche raisonnée, mais créative, qui facilite le développement d’un service ou d’un produit innovant. Christophe Clergeau, vice-président du conseil régional des Pays de la Loire, considère le design comme « un outil de management de l’innovation » qu’il utilise dans sa démarche d’expérimentation de nouvelles politiques publiques.

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Intervenants de la première table ronde sur la place de l’innovation dans le design

Cette capacité du design à constituer un levier d’innovation s’explique avant tout par la méthode du designer, à la fois « holistique » et « itérative ». Ces deux processus constituent des qualités essentielles pour Corinne Jouanny, du groupe Altran Pr[i]me, qui considère ainsi que le design permet de « reformuler la question » posée par la commande et « d’ouvrir un champ de possibles qui va amener à une solution différente », tout en ne laissant pas d’angle mort, diminuant ainsi les marges d’erreur grâce à cette « pensée design ».

Mais nombreux sont également les intervenants à rappeler que le design possède une forte dimension empathique. Cette faculté à intégrer l’expérience utilisateur dans sa réflexion est une spécificité du designer qui connait un intérêt grandissant dans un monde où l’on a aujourd’hui « besoin d’objets qui s’hybrident avec de l’information, de l’expérience » selon Jean-Louis Fréchin.

Laurence Schultz, fondatrice et directrice de l’agence de graphisme Pollen Studio, réintègre ces différentes notions dans sa définition personnelle du design : « Le design, c’est, à partir d’une commande, arriver à mettre en forme, de manière innovante, originale et pertinente une réponse à la question qui est posée, en faisant attention aux coûts, aux délais, et en ayant conscience que cette commande va toucher un utilisateur final, donc en faisant la meilleure réponse possible pour que ça fonctionne. »

Le temps de l’ID Summit permet de définir en filigrane le design et de rappeler les qualités de ses méthodes d’action, mais comment celles-ci peuvent-elles s’appliquer au champ de l’urbain, et quels sont les apports des designers dans la fabrication de la ville ?

Le designer, la ville par l’expérience

Les rencontres ainsi que les intervenants de cette journée permettent de rendre compte de la pluralité des compétences mises en œuvre par les designers dans des domaines variés de l’urbain. Yo Kaminagai donne, avec l’exemple de la RATP, une bonne illustration de la variété des domaines au sein desquels le design est impliqué : « le design agit sur le design de l’information, sur l’accès dans la ville, les espaces d’accueil, l’architecture et l’aménagement des espaces, la signalétique, l’aménagement des quais et le design intérieur du matériel roulant. » Dans tous ces domaines, le design possède un atout décisif pour le bon fonctionnement d’un réseau, en permettant de « tresser le transport au territoire », à l’exemple du tramway dont le design influe sur le portrait de la ville dans lequel il circule.

Sarah Blondé, designeuse et fondatrice de l'agence Happ’iD (source : ecoledudesign.com)

Sarah Blondé, designeuse et fondatrice de l’agence Happ’iD (source : ecoledudesign.com)

Les compétences apportées sont aussi bien d’ordre technique que d’ordre plus stratégique. Sarah Blondé, designer free-lance fondatrice de l’agence Happ’iD, travaille régulièrement avec des urbanistes et apporte aussi bien ses compétences graphiques que d’analyse des usages au sein de ses collaborations : « mon travail avec les urbanistes, ça peut être des observations de terrain, des études qualitatives, ou des enquêtes/interviews de personnes. On peut aussi être dans l’échange, la réflexion par rapport à des observations de terrain, sur des études. […] Il peut aussi s’agir de représentations graphiques, pour qu’ils puissent présenter le PLU, faire des affiches en mairie pour des expos, des trucs comme ça ».

La vision empathique soulignée à plusieurs reprises par les intervenants de l’ID Summit constitue un apport important pour la ville, en permettant ainsi de transmettre aux autres acteurs l’expérience de l’usager à propos d’un service ou d’un espace, et en enrichissant par conséquent la réflexion au sein d’un projet urbain. Rémi Gréau, designer de service chez Nekoé, le rappelle au cours de notre entretien : « l’apport du design, il est en effet dans l’acte d’amener la vision de l’utilisateur, d’amener les utilisateurs dans le travail de conception ».

La vision du designer constitue certes une contribution enrichissante pour penser autrement l’aménagement urbain, mais son positionnement dans le complexe jeu d’acteurs de la fabrication de la ville reste un sujet problématique.

Quelle place pour les designers dans la fabrication de la ville ?

Rémi Gréau, designer de service chez Nekoé (source : nekoemedia.fr)

Rémi Gréau, designer de service chez Nekoé (source : nekoemedia.fr)

Rémi Gréau considère clairement le designer comme « un facilitateur, mais également un traducteur ». Dans un champ d’action où les acteurs (élus, urbanistes, ingénieurs, architectes…) sont déjà nombreux, le designer peut tirer son épingle du jeu en adoptant une position transversale et en travaillant à être le lien rassembleur entre ces multiples acteurs : « Il se positionne sur une horizontale et il va communiquer avec tous, il va ainsi essayer de créer un langage commun, et à travers ce langage de les mettre d’accord sur une solution ».

Plus qu’un lien, le designer est également un acteur en totale complémentarité avec l’urbaniste ou l’architecte, et qui possède un mode de fonctionnement souvent semblable, selon Sarah Blondé : « On est super complémentaires. Je vois qu’il y a des choses pour lesquels nous, designers et urbanistes, avons le même fonctionnement ».

Mais si le discours officiel laisse la part belle au designer, la place de ce dernier ne semble pas aussi évidente sur un terrain où de nombreux acteurs agissent déjà. Sarah Blondé  confie sa difficulté récurrente à posséder une position solide et crédible en tant que designer : « Les collectivités sont encore très cloisonnées : il y a le tourisme, l’urbanisme, etc… Et quand tu es parallèle, complètement transversal, ils ne savent même pas comment faire, comment ils vont faire pour travailler avec nous. Il y a quand même un peu de ce côté « je protège mon pré carré ». Et puis par rapport à un urbaniste, un architecte, on n’a pas la même crédibilité ». A ce défaut de crédibilité s’ajoute la permanence de manières de travailler encore très hiérarchiques, comme le décrit Rémi Gréau : « C’est difficile déjà de faire passer ce message, de faire comprendre aux gens qu’on peut être dans un mode de fonctionnement où la décision n’est pas prise en haut pour redescendre ».

Les nuances apportées par les designers interrogés semblent trouver un écho dans la conclusion en demi-teinte d’Anne-Marie Boutin, présidente de l’APCI. Devant un public clairsemé, elle rappelle que malgré des avancées positives, « la position du designer est toujours imparfaite ». La persistance d’un cloisonnement encore bien perceptible entre les métiers et le poids des hiérarchies (avec une prise de décision essentiellement top-down) constituent encore aujourd’hui des freins pour que le designer joue le rôle de « trame », de « lien » qu’elle lui confère.

Malgré ces difficultés, les designers restent optimistes quant aux retombées positives du design dans la conception de la ville. Ils envisagent la ville « designée » comme une ville plus fluide, avec des « services qui seraient plus désirables, plus acceptables, plus vivables » selon les mots de Rémi Gréau. Regard utopiste ou visionnaire ?

Bémols et mise en perspective

Si je me suis attardée sur la question du designer dans la ville, ce sommet, avant tout consacré à la question du design dans l’industrie, soulève tout de même un certain nombre d’interrogations qu’il n’est pas illégitime de présenter là. Le produit des interventions de cette journée semble former un discours pour le moins consensuel, lisse et sage, ne cherchant pas vraiment à bousculer les représentations de la profession. Face à la volonté de présenter des « choses qui fonctionnent », les retours plus critiques sur la place du designer paraissent aussi largement absents. A l’exception d’un débat imprévu sur le choix de designers étrangers ou français dans le cadre de projets nationaux, force a été de constater la maigreur et la placidité des échanges, comme si les enjeux avaient déjà été discutés et les difficultés déjà comprises par tous. Et si les généralités émises par les différents intervenants m’ont été utiles en tant que non initiée, elles constituaient déjà des évidences pour les professionnels présents dans la salle.

Alors quelle était le véritable intérêt de l’ID Summit pour ces designers? Cette impression d’un discours hégémonique était-elle une des intentions majeures de ce sommet, dans le but de mettre en avant le potentiel des designers au sein des entreprises telle une opération marketing?

Il serait utile de poursuivre ces réflexions en allant directement interroger des designers travaillant sur l’urbain, afin de comprendre concrètement leur action, et ce qui constituent pour eux les véritables enjeux de leur profession. Un programme en cours de formation, en collaboration avec Nicolas Loubet et Sylvia Fredriksson. Avis aux designers intéressés par la démarche!

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